DC-10 d’UTA : La Libye met la diplomatie française en difficulté

20 août 2003 – 13:41

Le Conseil de sécurité de l’ONU sera-t-il le théâtre d’une nouvelle confrontation entre la France d’un côté et la Grande-Bretagne et les Etats-Unis de l’autre? Cette fois, la pomme de discorde porte sur la levée des sanctions internationales imposées à la Libye pour son rôle supposé de commanditaire pour l’attentat contre un Boeing 747 de la PanAm au-dessus de la localité écossaise de Lockerbie et celui contre un DC-10 de la compagnie française UTA au Niger.

Le 21 décembe 1988, une bombe à bord d’un Boeing 747 de la PanAm explose au-dessus de la localité écossaise de Lockerbie, faisant près de 270 victimes. Cet attentat en annonce un autre, celui du DC-10 de la compagnie française UTA, qui, le 19 septembre 1989 se désintégre alors qu’il survole le Niger. 170 personnes y perdent la vie.

Les enquêtes menées en France, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni aboutissent à une même piste : celle de la Libye. A l’époque, la réputation du régime du colonel Kadhafi n’est plus à faire dans ce domaine puisqu’il aide le gotha du terrorisme international, de Carlos à l’IRA, en passant par la bande à Baader et les terroristes palestiniens. En 1986 ses services secrets auraient même été impliqués dans l’attentat visant une boîte de nuit berlinoise, fréquentée principalement par des soldats américains, provoquant ainsi le bombardement de Tripoli par l’aviation américaine en signe de représailles.

Même si certains attribuent les attentats de Lockerbie et du DC-10 à l’Iran [1], il n’en demeure pas moins que les suspects sont des ressortissants libyens, proches de l’appareil d’Etat ou membres des services secrets. Ainsi, dès novembre 1991, deux agents des services de renseignement libyens sont accusés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d’avoir fomenté l’attentat de Lockerbie. Et ce sont 6 autres Libyens, dont le n°2 des services de renseignements, Abdallah Senoussi, qui sont mis en cause dans l’explosion du DC-10 d’UTA par le juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière, au terme d’une enquête qui aura duré près de 8 ans.

Suspectée d’avoir commandité ces deux attentats, la Libye est mise au ban de la communauté internationale. Plusieurs résolutions votées en 1992 et en 1993 par le Conseil de sécurité de l’ONU lui imposent des sanctions économiques et militaires. Ces dernières se révèlent efficaces car leur coût élevé, évalué à 24 milliards de dollars en 1999 [2], met l’économie libyenne aux abois, au point qu’il devient alors nécessaire au régime du colonel Muammar Kadhafi de donner des gages de bonne volonté aux Occidentaux sans pour autant laisser l’impression de perdre la face.

L’affaire du DC-10 d’UTA à moitié réglée

En mars 1999, une cour d’assise spéciale à Paris condamne à la réclusion criminelle à perpétuité les six ressortissants libyens suspectés par la justice française d’avoir préparé l’attentat contre le DC-10 d’UTA. Si la Libye refuse d’extrader en France les personnes désignées coupables par la justice, le colonel Kadhafi fait transférer 35 millions de dollars en juillet 1999 pour les ayants-droit des victimes. Pour autant, cette indemnisation ne constitue pas, pour le chef d’Etat libyen, une reconnaissance de la responsabilité de la Libye puisqu’il déclare au Figaro du 20 août 1999, que “même si nous avons versé des compensations à la France, cela ne veut pas dire que nous avons abattu le DC-10 d’UTA.”. Les Libyens payent donc pour clore ce dossier épineux sans pour autant admettre leur implication.

Pour autant, ce règlement mi-figue mi-raisin de ce contentieux franco-libyen est insuffisant pour que les sanctions économiques à l’égard de la Libye soient suspendues. Il reste encore à trouver une solution pour l’attentat de Lockerbie. Un premier pas est franchi en avril 1999 où les agents de renseignements libyens suspectés par les justices britanniques et américaines sont remis aux autorités onusiennes, au terme d’un accord demandant à ce qu’ils soient jugés en terrain neutre. Les sanctions contre la Libye sont aussitôt suspendue.

En janvier 2001, le procès des deux supects, Abdel Basset Ali al-Megrahi et Amine Khalifa Fhima se tient aux Pays-Bas. La justice écossaise va rendre un jugement de Salomon : alors qu’elle acquitte le second au bénéfice du doute, elle condamne le premier, “haut responsable” des services secrets libyens, à la prison à vie. Mais si les sanctions contre la Libye sont suspendues, le régime du colonel Khadafi doit faire encore plus pour en obtenir la levée définitive : admettre son implication dans l’attentat et en dédommager les victimes. Ce sera chose faite le 15 août 2003. En envoyant une lettre au Conseil de sécurité de l’ONU, le gouvernement libyen reconnaît sa responsabilité dans l’attentat de Lockerbie et s’engage à verser des indemnités d’un montant de 2.7 milliards de dollars aux familles des victimes.

Une position délicate

Selon la Grande-Bretagne, la Libye satisfait ainsi à toutes les conditions pour que soient abrogées définitivement les sanctions imposées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Et de proposer un projet de résolution en trois points dont les deux principaux demandent “la levée (des sanctions) avec effet immédiat” et la suppression de la commission de contrôle chargée de surveiller leur application. Si les Etats-Unis, la Chine et la Russie n’y voient aucun inconvénient, il n’en va pas de même pour la France.

2.7 milliards de dollars pour les familles des victimes de l’attentat de Lockerbie contre 35 millions seulement pour celle du DC-10 d’UTA : cette disproportion est inacceptable pour Paris, qui demande une indemnisation équitable pour les ayants-droit des victimes du DC-10 avant que soient supprimées les sanctions contre la Libye. Si cette exigeance d’équité n’est pas satisfaite, alors la France s’opposerait vraissemblablement au projet de résolution présenté par les Britanniques et se livrerait ainsi à un nouveau bras de fer avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. En effet, s’opposer à la levée des sanctions contre la Libye, c’est aussi priver les familles des victimes de Lockerbie des indemnités promises par le gouvernement libyen, perspective qu’Américains et Britanniques ne verront pas d’un très bon oeil étant donné le temps mis pour arracher un accord sur cette question.

De plus, un refus français au projet de résolution du Royaume-Uni remettrait en cause le rapprochement franco-libyens amorcé depuis quelques années. Plusieurs ministres français, de gauche comme de droite, se sont rendus à Tripoli depuis mai 2000. La normalisation des relations franco-libyennes obéit à au moins deux impératifs. Le premier est économique : la levée définitive des sanctions internationales mettrait un terme à l’incertitude et plusieurs contrats concernant les travaux publics et les transports sont susceptibles d’intéresser des entreprises françaises. Sans parler du pétrole : les réserves libyennes se chiffrent à 30 milliards de barils et les gisements seraient des plus rentables. Le second est diplomatique. Même, si par le passé, la France et la Libye se sont affrontées au sujet du Tchad, les deux pays ont trouvé des terrains d’entente en Afrique francophone, pré-carré de la France et où la Libye joue un rôle non négligeable, que ce soit, par exemple, au Congo-Kinshasa ou encore en Centrafrique.

La diplomatie française est donc dans une position délicate. Elle ne peut pas s’abstenir au moment où la résolution britannique sera soumise au vote : elle y perdrait la face et abandonnerait ainsi les familles des victimes du DC-10 et ses principes. Et mettre son veto compliquera ses relations avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne - déjà soumises à rude épreuve cette année avec la crise irakienne - et compromettra ses rapports avec le gouvernement libyen. Favorable par principe à la levée des sanctions contre la Libye, son refus de les abroger au moment où l’occasion se présente met la France en face de ses contradictions.

La clé du problème est entre les mains du colonel Kadhafi. Si la France obtient un délai avant que soit votée la résolution britannique, elle aura le temps de négocier avec les autorités libyennes et d’arriver à un compromis acceptable. Or, pour l’instant, cela n’en prend pas le chemin, les Libyens arguant du fait que, pour eux, le dossier est clos depuis le versement des 35 millions de dollars en juillet 1999.

Mais il y a néanmoins des raisons de croire à une issue positive du problème. Depuis quelques années, le colonel Kadhafi cherche à casser son image de promoteur du terrorisme. C’est dans cette optique que la Libye est intervenue pour faire libérer les otages de Jolo en négociant avec les terroristes philippins d’Abu Sayyaf. Et c’est toujours dans cet esprit que le colonel Kadhafi a condamné avec vigueur les attaques du 11 septembre 2001. Et la reconnaissance de son implication dans l’attentat de Lockerbie est une nouvelle étape dans la volonté libyenne de quitter la liste des Etats parias. Or, avec ses réserves importantes de pétrole qui feraient de la Libye une grande puissance pétrolière et des besoins criants d’investissements étrangers pour sortir son économie de la léthargie, il est probable que le colonel Kadhafi revoit sa position pour arriver à un accord avec la France, sachant qu’il n’aurait rien à gagner si les relations entre les Français et leurs alliés américains et britanniques s’enveniment sur ce dossier.

Notes : [1] Voir le livre de Pierre Péan, “Manipulations africaines” (Editions Plon). Selon M. Péan, l’attentat du DC-10 d’UTA aurait été commandité par l’Iran, en représailles contre la France qui n’aurait pas respecté un accord après la libération des otages du Liban.

[2] International Herald Tribune du 7 avril 1999

Cet article a été publié le 20 août 2003 par le site “Les Dossiers de l’Actualité”

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